Les racines touristiques de Saint-Gervais n’ont rien à voir avec la neige. Elles sont beaucoup plus profondes, et plongent jusqu’aux sources thermales situées à 3000 mètres sous terre. Lorsque l’eau fumante remonte à la surface, ses gouttelettes ont parcouru un voyage de plus de 6000 ans… Au cours de leur trajet, ces gouttelettes s’enrichissent de toutes sortes de minéraux bénéfiques, dont nous reparlerons plus tard.

L’objectif de cette excursion ? Découvrir les possibilités sportives qu’offrent ces montagnes en été, moi qui suis passionné de sports d’hiver. À la saison froide, je me suis déjà rendu plusieurs fois dans cette station de ski qui fait partie d’Évasion Mont-Blanc. Au programme cette fois-ci : randonnées alpines et VTT !

En compagnie de Coralie Roubeau, du service touristique, nous entamons la première journée de mon séjour sportif par une activité plutôt calme. Depuis Saint-Gervais, situé à 850 mètres d’altitude, nous prenons une télécabine à huit places jusqu’au Mont d’Arbois (1824 mètres) pour y faire une promenade. À mi-chemin, nous aurions pu sortir à Le Bettex (1400 mètres). Un groupe de vététistes entre dans la cabine avant nous. Ils ont dressé leurs vélos à la verticale, en appui sur la roue arrière. Ce qui me frappe, c’est leur âge : ce sont principalement des quinquagénaires, et pas seulement des hommes. Je trouve ça formidable ! Comme dit le proverbe : « Ce qu’on apprend au berceau dure jusqu’au tombeau ». Le temps est maussade, et pourtant, les dieux de la météo sont avec nous. Les prédictions pour la semaine sont exécrables, de fortes averses nous attendent. Je peux déjà vous révéler que nous n’avons pas dû endurer la pluie. Du moins, pas à l’extérieur, puisqu’elle tombait principalement en soirée et la nuit. En revanche, des bancs de brouillard nous cachaient le panorama tant attendu… Le sommet du Mont-Blanc, qui se découpe parfaitement sur le ciel bleu en temps normal, est demeuré caché dans la brume. Dommage pour la vue et les photos. Mais, comme nous le savons tous, nous n’avons aucun contrôle sur les montagnes et sur la nature. Alors nous profitons simplement de la pureté de l’air et de l’absence de pluie.

Les petites classes ont déménagé

Il y a des travaux au Mont d’Arbois. En plus du nouveau tapis roulant couvert destiné aux débutants en classes de neige, il existe désormais un parcours fitness pour les enfants. « Ils pourront en profiter toute l’année », explique Coralie. « Nous sommes ravis que les classes de neige pour débutants – enfants et adultes compris – aient déménagé de Le Bettex vers le Mont d’Arbois. Il y a deux fois plus d’espace ici. En outre, nous avons gagné 400 mètres d’altitude, ce qui garantit davantage de neige et des panoramas plus jolis ». Elle sourit en prononçant ces derniers mots : il est vrai qu’aujourd’hui, la vue est particulièrement limitée. De l’autre côté du Mont d’Arbois se situe le domaine de Megève, qui fait également partie d’Évasion Mont-Blanc.

Nous retournons à Le Bettex. En chemin, Coralie me montre une carte reprenant douze itinéraires de randonnée. La plupart d’entre elles durent entre 45 minutes et 4 heures, mais certaines poussent jusqu’à 5h30 et 7 heures. L’intérêt de se promener à la belle saison, c’est que les montagnes sont en fleurs. Je n’ai aucune idée de leur nom, mais ça ne m’empêche pas d’en profiter. Tout comme les cloches des vaches, qu’on entend sonner à des kilomètres à la ronde et qui ravissent mes oreilles.

La fierté d’un maire

Nous déjeunons à la Brasserie du Mont-Blanc, en plein centre de Saint-Gervais. Le temps est clément et nous décidons de nous installer en terrasse pour profiter du soleil. Contrairement à de nombreuses stations de sports d’hiver françaises, Saint-Gervais demeure un authentique village de montagne. Grâce au succès des thermes, il possède aussi une véritable richesse architecturale. Le maire, Jean-Marc Peillex, m’en parlera abondamment le soir même. Nous sommes invités à un barbecue avec lui au restaurant Le Galeta, une charmante enseigne typique du village. Jean-Marc est maire depuis 2001, mais il siège au conseil communal depuis 1983. C’est une figure emblématique du village. Alors que je couve du regard mes morceaux de bœuf et de poulet, il m’explique avec force arguments que Saint-Gervais n’a rien perdu de son âme. Selon lui, c’est ce qui est arrivé à Chamonix et Megève, non loin de là. Les entrepreneurs anglais pullulent à Chamonix et à Megève, insiste-t-il, les grandes fortunes y font la loi. De nombreux habitants ont vendu leur terrain et leur maison à prix d’or à de riches Français, qui n’y séjournent qu’une partie de l’année. « Aujourd’hui, nous avons plus de résidents permanents que Megève. », dit-il. « Ce n’était pas le cas au début de ma carrière politique. Saint-Gervais compte toujours moins de 6000 résidents permanents, mais le village s’est développé avec constance au fil des ans. J’apprécie la fierté de ce maire, même si je songe que j’aurais plaisir à dîner également avec les maires de Chamonix et de Megève pour qu’ils me racontent leur histoire. Ils seraient probablement tout aussi satisfaits que leur collègue de Saint-Gervais… Par la suite, Coralie me relate une anecdote sur son maire. À Saint-Gervais, le stationnement est gratuit partout, même dans les parkings couverts. Cette gratuité n’était pas du goût des chemins de fer français, qui souhaitaient installer des parcmètres sur leur terrain près de la gare. « Cette décision ne plaisait pas du tout à notre maire, alors il s’y est opposé. Avec succès ! »

Le Tramway du Mont-Blanc

Je possède de solides chaussures de marche, mais selon le guide, elles ne suffiront pas pour une randonnée à 2400 mètres d’altitude. Je pourrais m’en sortir pour les sections rocheuses, mais pour les passages dans la neige, il me faut des crampons sous mes semelles. Nous louons donc chaussures et crampons chez Blanc Sport. Le magasin n’est pas grand, mais il est bien fourni en matériel d’alpinisme et en équipement dont les vrais alpinistes ont besoin pour parvenir au sommet des 4810 mètres du Mont-Blanc. D’après mon guide, pas moins de 2000 personnes relèvent le défi chaque été. De début juin à fin septembre, c’est aussi la période au cours de laquelle les trois refuges de montagne sur le parcours sont occupés.

La randonnée doit notamment sa popularité au chemin de fer à crémaillère, qui emmène les randonneurs à 2372 mètres d’altitude. Le ‘Tramway du Mont-Blanc’ roule depuis 1904. Son terminus, Nid d’Aigle, est la plus haute station de France et le trajet spectaculaire d’environ 10 km dure une bonne heure. Ce n’est pas donné – 40 euros aller-retour -, mais le point positif, c’est que les promenades en montagne sont gratuites. D’ailleurs, je trouve que le tramway en lui-même est une attraction. Les familles (deux adultes et deux enfants jusqu’à 14 ans) bénéficient d’une réduction substantielle. Je croise plusieurs passagers qui, à en juger par leur équipement, ont l’intention d’atteindre le sommet demain. Mon guide m’explique que ce soir, ils dormiront au refuge de l’Aiguille du Goûter, à 3863 mètres d’altitude, pour commencer tôt le matin l’ascension du dernier tronçon, le plus difficile. Ils retourneront à Saint-Gervais dans la journée. « Quand on se lance dans ce défi », dit-il, « il faut prendre un guide de montagne, sans quoi c’est trop dangereux ». Je suis débutant, comme la plupart des gens de mon groupe. Notre étape sera modeste.

Un peu jaloux, je regarde les randonneurs entraînés s’apprêter à réaliser leur rêve… Pourtant, je suis absolument ravi, alors que je n’ai pas encore posé le pied sur la piste. Heureusement, je suis en bonne forme physique et mes muscles de marche sont rodés. Dans les pentes rocheuses, il est toutefois bon de faire attention à l’endroit où on pose ses pieds. Surtout que les rochers sont humides en raison de la fonte des neiges. Parfois, nous marchons dans une fine couche d’eau. Les chaussures de location sont excellentes : elles ne glissent pas et sont imperméables. Lorsque nous atteignons la neige, je chausse mes crampons. J’ai l’impression que mon expérience de ski m’aide à garder mon équilibre malgré la raideur de la pente. Pendant les pauses, je prends garde à m’appuyer sur ma ‘chaussure côté vallée’. Tout est incroyablement calme. En sortant du train, on entendait le brouhaha de la foule, mais une fois sur la piste, nous ne croisons pratiquement personne. Hélas, pas de chamois ou de bouquetin en vue ! Par temps clair, il est fréquent d’en apercevoir. C’est du moins ce qu’affirme notre guide.

Le Néerlandais qui n’en faisait qu’à sa tête

Au retour, dans le tramway, j’engage la conversation avec un Néerlandais vivant en France. Lui et son ami français espéraient atteindre le sommet du Mont-Blanc aujourd’hui. Ils ont quitté leur refuge à trois heures ce matin, mais une fois passé les 4000 mètres, ils ont décidé d’abandonner. « La visibilité était très mauvaise en raison du brouillard », explique-t-il, « le risque d’accident était trop grand. Le vent effaçait nos traces de pas dans la neige en quelques minutes. » Pour lui, pas question d’engager un guide. « J’ai assez d’expérience de la montagne pour prendre mes propres décisions. » Courageux, mais pas téméraire, il a fini par redescendre malgré tout. Plus tard, il me confie qu’une partie de son expérience provient de son séjour de cinq ans dans la Légion étrangère. Cela explique beaucoup de choses. À la station Bellevue, à 1801 mètres d’altitude, une famille embarque avec ses adolescents. La mère me raconte qu’ils ont pris le tramway jusqu’au terminus ce matin – le fameux Nid d’Aigle – et qu’ils sont descendus à pied. « C’était une merveilleuse promenade », me dit-elle. « Parfois, les chemins sont un peu étroits, mais on peut s’accrocher à des chaînes pour s’aider à avancer. Ça nous a pris deux heures et demie et je recommande vivement l’expérience ! »

Que le spectacle commence 

Nous arrivons à Saint-Gervais dans l’après-midi. C’est l’heure du spectacle : sur le toit d’un garage, un groupe joue des airs de blues. Certes, ‘le toit’ est une scène de spectacle incongrue, mais il est en partie situé au niveau de la rue. Il s’agit d’un concert gratuit destiné aux touristes estivaux. Pas de chaises pour s’asseoir, mais d’énormes coussins pouvant accueillir toute une famille.

J’écoute les musiciens une petite demi-heure, puis je pars flâner dans le village. On y trouve beaucoup d’échoppes proposant des spécialités locales ‘montagnardes’. Le plus important, pour moi, c’est de trouver une fromagerie. Quand je voyage en France, j’achète invariablement du fromage Abondance, mon préféré. Mais je résiste à la tentation : ce sera pour le dernier jour. Je me rends également à la Maison Forte de Hautetour, une visite incontournable pour les randonneurs qui rêvent d’escalader le Mont-Blanc. Outre quelques vidéos sur l’ascension vers le sommet, l’endroit regorge aussi d’informations pratiques.

Une excursion difficile en VTT

Ce matin, nous sommes six à monter dans le minibus en direction de Le Bettex, où nous attend Miguel, notre guide de VTT. C’est aussi là que nous louons les e-VTT. J’ai déjà roulé à Valence, en Espagne, mais les parcours étaient principalement composés de chemins durs et plats. Ici, c’est très différent, comme je le constate assez vite. Après 500 mètres seulement, je glisse sur un terrain humide et boueux. Hormis quelques égratignures, je m’en tire à bon compte, mais me voilà prévenu. Les rochers, les racines et le relief creusé par les cours d’eau nous garantissent un trajet épique du début jusqu’à la fin. L’assistance électrique nous est d’une grande aide, mais elle ne suffit pas toujours pour gravir les montées les plus abruptes. Je manque d’expérience pour pédaler et orienter efficacement mon vélo. Et quand on s’arrête au beau milieu de la pente, il ne reste plus qu’une seule solution : pousser le VTT jusqu’en haut. Nous y sommes contraints à plusieurs reprises, mes camarades débutants et moi.

Nous apprécions malgré tout la promenade. Au début, nous traversons des forêts, puis nous longeons des alpages, où des vaches nous regardent passer tranquillement. Après un thé au Refuge Pochery, nous entamons la descente. Là, je suis dans mon élément ! C’est très impressionnant, mais j’adore la vitesse ! Nous ramenons nos VTT en un seul morceau. La balade était belle, mais je crois qu’il serait utile de prendre quelques cours de VTT, car c’est un sport très différent du vélo. C’est l’heure du déjeuner et nous décidons d’aller manger à Le Bettex, dans l’excellent restaurant Le Spot. Le patron nous accueille chaleureusement, mais nous invite à patienter un moment, le temps qu’il remplace nos sièges rembourrés par des fauteuils en plastique. C’est en me voyant dans le miroir des toilettes que j’en comprends la raison : j’ai de la boue partout, même jusque dans le cou !

Un don de 6000 ans 

Il est impensable de quitter Saint-Gervais sans s’être baigné dans ses eaux thermales. Les thermes se trouvent au cœur d’un grand parc joliment aménagé. L’entrée est magnifique. La nature présente en abondance me détend instantanément. Je suis intrigué par l’histoire des thermes. Au printemps, les bergers venaient paître ici avec leurs troupeaux parce que les fleurs y étaient plus précoces qu’ailleurs. Cela a éveillé la curiosité des scientifiques, qui ont découvert la valeur curative de l’eau. Elle s’est avérée bénéfique pour de nombreuses maladies rhumatismales, mais aussi pour les patients atteints d’épilepsie ou de scorbut. Les thermes ont soudain été propulsés sur le devant de la scène en 1961 avec Janine Charrat. Le costume de ballet de la célèbre danseuse française s’est enflammé au contact d’une bougie et elle a été gravement brûlée sur plus de la moitié de son corps. Après plusieurs opérations, elle a passé un an dans les thermes pour apaiser son corps meurtri avec l’eau de source. Le plus incroyable, c’est qu’elle a fini par redanser par la suite… À ma connaissance, je n’ai pas de problème physique, pas plus, je crois, que les autres personnes qui sont allongées dans l’eau chaude à côté de moi. Les thermes d’aujourd’hui me font plutôt penser à un joli centre de bien-être, même si l’expérience est différente d’un centre wellness ‘normal’. D’habitude, je profite du sauna et de l’espace de relaxation, sans m’intéresser vraiment à la piscine. Ici, c’est exactement l’inverse : je me concentre exclusivement sur l’eau curative, sans me soucier de tous ces espaces chauffés. D’ailleurs, le terme de ‘piscine’ n’est pas le bon pour décrire les bassins intérieurs et extérieurs des thermes. Personne ne nage ici. Les gens s’allongent, s’assoient ou se tiennent debout dans l’eau, que ce soit au calme ou sous les jets de massage. C’est absolument divin, je pourrais y passer la moitié de la journée… C’est alors que la magie se produit : il commence à pleuvoir. Les nouvelles gouttes tombent tandis que je m’immerge dans des gouttes datant de plus de 6000 ans. Le bonheur.

www.saintgervais.com