La 15e édition de l’EcoTrail Paris s’est déroulée au début du printemps. 100% Trail était au rendez-vous, avec la ferme ambition de venir à bout des 80 kilomètres de forêts, de bois et de parcs. Et surtout de parvenir à la récompense suprême : l’arrivée au 1er étage de la tour Eifel.


« Cette édition marque le grand retour à la normale », se réjouit Baptiste Theveniaut, un des organisateurs. « Suite à l’annulation de 2020 en raison de la pandémie, nous avons pu organiser l’épreuve l’année dernière, mais au milieu de l’été, avec beaucoup moins de participants et sans finish à la tour Eifel. Pour cette édition 2022, nous sommes à nouveau à pleine capacité – 13.000 trailers – et nous retrouvons notre date de prédilection, entre le semi-marathon de Paris du début mars et le marathon de Paris en avril. »

Du fait de ce calendrier, de nombreux Parisiens s’inscrivent à l’EcoTrail Paris pour se tester sur 18 ou 30 kilomètres (les deux courtes distances de l’épreuve), en vue du marathon. En revanche, les 45 et 80 kilomètres représentent un joli défi, si tôt dans la saison. « Les 80 kilomètres sont taillés sur mesure pour les guerriers », sourit Baptiste Theveniaut. « C’est sur cette distance que l’EcoTrail Paris a vu le jour, en 2008. À l’époque, trois copains se préparaient intensivement aux difficiles trailruns alpins. Pour s’entraîner aux montées et descentes, ils se sont lancés à la recherche de la moindre bosse naturelle dans la région parisienne. Petit à petit, ils ont pris conscience que le trailrunning dans un environnement aussi urbanisé que la Ville Lumière était parfaitement possible. En 2008, le trailrunning n’en était qu’à ses balbutiements, mais le concept a séduit d’emblée. Depuis, le parcours a à peine évolué. Seule la météo change d’année en année. Nous avons déjà eu de la neige mais, pour demain, les prévisions sont excellentes : ciel bleu, soleil et près de 20°C. »

Versailles, nous voilà !


Le départ des 80 kilomètres se donne à Saint-Quentin-en-Yvelines, à deux pas de Versailles. Depuis le centre de Paris, la plupart des participants s’y rendent en RER, ce qui vaut aux rares autres usagers un tableau inhabituel pour un samedi matin : sur les quais, d’innombrables trailers équipés de leur sac à dos, qui remplissent la rame en deux temps, trois mouvements. À bord, l’ambiance est décontractée. C’est le moment idéal pour faire la connaissance d’autres participants. Je suis assis à côté de Cyrille, qui affiche déjà 12 EcoTrail Paris au compteur : « Douze ou treize, je ne sais plus très bien », confesse-t-il. « Le parcours est très beau, mais ne vous y trompez pas : la répétition des multiples petites déclivités peut être traître. Cette année, nous avons de la chance, car il n’a pas plu depuis une semaine. Les chemins seront secs. La boue, c’est mon ennemi juré ! »

Pour Virginie, une des seules traileuses au départ des 80 kilomètres, c’est sa deuxième participation. « C’est une épreuve unique, vraiment. L’EcoTrail Paris est le plus long trail en Île-de-France. Nous courons en permanence dans la nature, en découvrant notre propre région. Perso, je cours toujours avec des amis, pour partager cette belle expérience. Et puis, il y a l’arrivée à la tour Eifel. Un finish aussi prestigieux, ça n’existe nulle part ailleurs ! »

Priorité à l’écoresponsabilité 

Les 2.500 participants au 80K sont subdivisés en cinq vagues de départ. Sans participation antérieure ou temps de référence, je suis logiquement versé dans la dernière. Je démarre donc 60 minutes après les favoris, sans bien sûr que cela influence mon chrono final. Je profite de ce délai pour étudier le parcours plus attentivement et pour vérifier une dernière fois mon matériel. Entre le départ des différentes vagues, un animateur enthousiaste interviewe les organisateurs de l’EcoTrail Paris. J’apprends ainsi que, dans toutes les dimensions de cet événement, l’accent est mis sur l’écoresponsabilité : toilettes sèches installées au départ, recyclage des dossards après la fin de la course… Le mot ‘Eco’ – dans EcoTrail Paris – n’est donc pas usurpé, même si la majorité des autres trailruns sont aujourd’hui également soucieux de respecter la nature et de minimaliser leur impact. Un autre conseil me frappe : ‘allez-y mollo durant les 20 premiers kilomètres’, disent-ils… Je me grave cette recommandation dans le cerveau et, en avant, mais sans vouloir suivre à tout prix les lapins en tête de groupe. Les premiers kilomètres se parcourent autour du lac de Saint-Quentin-en-Yvelines. Un segment presque plat. Seul un froid vent me dérange. Heureusement, le soleil monte dans le ciel et les températures ne cesseront de grimper tout au long de la journée. Avec ma casquette, mon bandana dans la nuque et mon shirt à longues manches, j’ai choisi la bonne tenue. C’est déjà ça de gagné.

Remontada

Après dix kilomètres, nous quittons le lac pour traverser Saint-Quentin-en-Yvelines. Cet intermède sur asphalte ne me dérange pas, au contraire, car il apporte un peu de changement. Nous passons devant le Vélodrome National, où se dérouleront en 2024 les épreuves cyclistes sur piste des Jeux olympiques de Paris. Place ensuite à un parc, qui nous mène aux sources de la Bièvre et qui nous replonge dans un écrin de verdure. À ce stade de la course, je commence à rattraper d’autres concurrents partis avant nous. Pas de très bon augure pour eux… Comme lors de tout trailrun, chacun court avant tout pour soi-même, en dosant son effort comme il le souhaite. L’arrivée à la tour Eifel doit être rejointe dans les 13 heures, ce qui correspond à une vitesse moyenne de ±6 km/h. ‘Chi va piano va sano’ semble donc être une bonne stratégie. 

Un peu plus loin, nous plongeons dans la forêt de Versailles, où nous attend la première sérieuse déclivité : la Côte de la Fontaine Blanche. Cette côte en pente légère d’un bon kilomètre me convient bien et j’y avale une cinquantaine de coureurs. Toujours bon pour le moral, même si je me méfie des excès d’enthousiasme.

Le premier ravitaillement nous attend au kilomètre 24. Pas de gobelets ici, pour éviter les déchets. Ayant oublié ma gourde, je ne peux me réhydrater que via le réservoir d’eau de mon sac à dos. Pour la nourriture, les organisateurs ont délibérément opté pour les fruits de saison et les produits régionaux : fromage, saucisson et barres au miel. Sur l’EcoTrail Paris, les ravitaillements sont peu nombreux. Le suivant est prévu au kilomètre 56. Dans 32.000 mètres.

À bâtons rompus

Peu avant le ravitaillement, j’avise un autre participant qui court au même rythme que moi. C’est Thomas, un triathlonien d’Annecy. « C’est mon plus long trail », explique-t-il. « Ici, je suis surpris par la succession de petites côtes. Ça n’arrête pas de monter et de descendre. Dans les Alpes, où je m’entraîne, les pentes sont beaucoup plus longues. » J’adore bavarder durant un trailrun. Une petite papote vous évite de regarder votre cardiofréquencemètre toutes les cinq secondes, et c’est le signe que vous avez de la réserve.

Durant dix kilomètres, nous franchissons les côtes de concert, en rattrapant régulièrement d’autres concurrents. Dans certains passages en forêt, nous sommes trop nombreux. Impossible alors de progresser normalement, comme dans les nombreux sentiers étroits de la forêt de Versailles. Le moindre dépassement présente un risque de chute ou de collision. Je ne me laisse cependant pas déconcentrer par ces embouteillages. Chaque ralentissement doit être mis à profit pour ralentir l’allure, récupérer et mieux doser son effort par la suite. Thomas réagit autrement : il en profite pour nettoyer la forêt ! « Je ramasse le moindre bout de papier ou d’emballage, et je le glisse dans mon sac à dos. Je ne supporte pas ces déchets dans la nature ! »

Hélas, l’idéalisme de Thomas semble lui coûter de l’énergie, car il décroche peu après le passage de la forêt de Versailles vers la forêt de Meudon. Côté profil du parcours et déroulement de l’épreuve, toujours pas de changement. Dans le bois de Meudon aussi, les petites pentes abruptes se succèdent, et je continue à rattraper des lambins en zigzaguant.

Paris est en vue ! 

IArrivé à la seconde moitié du parcours, l’accumulation de kilomètres et de déclivités commence à peser. De temps en temps, un runner s’arrête soudainement, comme si un col alpin lui avait coupé les jambes. Mes mollets continuent à avaler les pentes sans trop de difficulté, mais ma moyenne diminue inexorablement. Borne après borne, je vois ma généreuse marge initiale – finir en moins de 8 heures – s’amenuiser. Nous arrivons au Château Saint-Philippe, situé en bordure de la Forêt de Meudon, où nous attend – enfin – un ravitaillement en boissons. Sans perdre une seconde, je remplis la poche à eau de mon sac à dos, j’y ajoute deux sachets de poudre sportive et… je prends le temps d’admirer le superbe panorama sur l’agglomération parisienne. 

Trois kilomètres plus loin, autre point d’observation remarquable : Les Terrasses de l’Observatoire. C’est de là que se sont élancés, quelques heures plus tôt, les participants aux 30 kilomètres. D’ici, la tour Eifel semble être à portée de mollet. Dans la réalité, elle est encore distante de trois heures de sueur et de douleur.

Avant de reprendre la direction de Paris, le parcours nous fait faire un dernier crochet dans la Forêt de Meudon, à la hauteur du Château de l’Observatoire. Ce segment est plat et les chemins font place à des drèves. Le confort total. Toujours bon à prendre, la masse des runners se dilue quelque peu sur ces larges allées, de sorte qu’il est plus simple de garder le rythme. 

C’est au kilomètre 56, juste avant de sortir de la Forêt de Meudon, que nous attend le deuxième point de ravitaillement complet. Je passe mon tour. Mon réservoir de boisson est encore presque plein et je fais confiance à mes bonbons au cola et aux galets bretons pour m’apporter l’énergie voulue pour atteindre la Dame de Fer. Ma tactique est payante. Je tiens parfaitement le coup durant les cinq kilomètres de traversée de la Fôret de Fausses-Reposes, tandis que la douce descente du Parc de Saint-Cloud est avalée avec aisance. De foulée en foulée, la Ville Lumière se rapproche !

Une journée parfaite

Juste avant de quitter le Parc de Saint-Cloud (qui accueille souvent des épreuves de course à pied), une forte côte nous attend. C’est la dernière difficulté notable du parcours. Je parviens au sommet en y laissant mes dernières réserves et, surprise, un ravitaillement nous tend les bras. Juste à temps pour refaire le plein d’énergie, et attaquer les dix derniers kilomètres. 

Depuis Saint-Cloud, il nous suffit de suivre les quais de Seine. Nous courons tantôt dans une oasis de verdure, comme dans le Parc de l’île Saint-Germain, tantôt le long d’un boulevard embouteillé. Le tableau est étrange, en ce samedi soir : malgré 70 kilomètres d’efforts, les trailrunners dépassent allègrement les voitures engluées sur leurs deux bandes de circulation.

Le soir tombe d’un coup. Pas grave, car l’obscurité ne rend que plus attrayante la tour Eifel illuminée qui se dresse devant nous. Plus nous en approchons, plus nombreux sont les touristes et les supporters à nous lancer de chaleureux bravos. Les Parisiens aussi, qui se promènent le long de la Seine, nous observent avec respect. C’est à ce moment qu’un autre participant a la bonne idée de hausser le volume de ses minibox. ‘Perfect Day’, de Lou Reed. Le cœur en extase et les larmes aux yeux, j’escalade comme dans un rêve les 330 marches qui mènent au premier étage de la noble Dame. Arriver à la tour Eifel ? Check !